Pourquoi un potager en ville ?

Le potager Ernotte

Dans le quartier Boendael à Ixelles, il y a un coin de verdure que peu de gens connaissent. Il s’agit du petit potager Ernotte, vestige de l’ensemble qu’il formait avec le « grand potager » détruit en 2006. C’est un territoire où le temps semble s’être arrêté. Enclavé entre la voie de chemin de fer, les immeubles sociaux de Watermael-Boitsfort et ceux nouvellement construits sur l’ancien « grand potager », cet écrin de nature est peuplé d’habitants solidaires, formant une communauté ouverte et accueillante.

De part et d’autre du sentier qui mène au potager, on découvre des parcelles qui se suivent. On y cultive des légumes et des fruits. Toutes les allées sont délimitées par des haies de grillage sur lesquelles grimpent le chèvrefeuille, les mûriers et les capucines. Entre des parcelles bien rangées et d’autres plus broussailleuses, on trouve des ustensiles de jardinage bricolés – bouteilles coupées, bassines et brouettes – reflets de la présence des jardiniers. Sur le côté, un banc de fortune permet de se reposer. Depuis quelques années, le petit potager Ernotte est devenu le jardin de Ulrike, Saïd, Nadia, Stefano, Cathy, Françoise et bien d’autres. Ils sont un peu moins d’une centaine à partager ce petit coin de terre. Ils viennent ici pour se ressourcer, entrer en contact avec la terre, fuir la grisaille urbaine et la tension qui en découle. Il y a un attachement physique à la terre, l’odeur, la matière et le lent processus de la nature, ponctué par les saisons. Chacun vit selon son rythme, son temps propre, sa respiration. Ce temps se partage au sein des parcelles. Il n’y a pas réellement d’organisation, pas de chef, mais tout fonctionne.

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Le potager permet de fournir des fruits et des légumes aux familles du quartier. Pour certains, il constitue une façon d’échapper au banal supermarché, pour d’autres une économie financière non négligeable. Enfin, c’est un lieu où se côtoient des gens d’horizons sociaux, culturels et générationnels très différents. Les jours de solitude ou lorsqu’une nouvelle tombe le potager est toujours en activité. Le jour par exemple où la commune a installé les panneaux d’avis à la population concernant le P.P.A.S. (1), Stefano est arrivé au potager, paniqué par cette nouvelle. Très vite, il a fait le tour du potager pour avertir tout le monde. Quelques heures plus tard, les potagistes se retrouvent pour faire le point et réagir. Que fait-on lorsqu’un espace comme celui-là est en passe d’être détruit ? Quand on y a investi tellement de temps ? Sans oublier les amitiés et les rencontres qui y sont nées…

La parcelle collective du potager Ernotte

Un potager collectif est un lieu de partage et d’échanges où on cultive des légumes, des plantes aromatiques, des fruits, des fleurs… C’est un espace cultivé en commun, soit sous forme de parcelles, soit de manière totalement communautaire. Tout d’abord, un potager collectif produit… des légumes. Cela apporte aux participants des connaissances en matière de maraîchage, et les conduit inévitablement à se poser des questions sur les modes de production des légumes en général. Par la pratique du jardinage, les participants découvrent les circuits courts, pour les plants et les semences, mais aussi pour leurs achats au quotidien. C’est le début d’une prise de conscience, et pourquoi pas, d’une transition vers une agriculture biologique, locale et en accord avec les saisons !

Ensuite, explique Marie-Eve Lapy-Tries, secrétaire du Groupe local d’Ottignies-Louvain-la Neuve du Mouvement politique des Objecteurs de Croissance explique dans Espace-Vie: le potager devient un espace vert, agréable et convivial. Qu’on travaille sur sa parcelle ou de manière communautaire, on se parle. Dans les quartiers à forte densité de population, cela peut être un poumon vert. C’est aussi un lieu d’échanges entre générations et de partage d’expériences. Dans les quartiers moins denses, le potager fait partie de ces espaces communs qui peuvent ranimer un quartier. Autour et dans cet espace vont naître divers projets : parcelles didactiques pour l’école de devoirs ou la maison des jeunes, fête de quartier, bancs à disposition de chacun… Ajoutons encore qu’un potager bien tenu, c’est beau, coloré et même fleuri.

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Un potager collectif, c’est aussi un laboratoire de démocratie locale. Même si le terrain est divisé en parcelles, certaines choses vont devoir être gérées en commun: qui va s’occuper des outils ? Qui va se charger de distribuer l’eau de pluie disponible, l’été ? Qui va gérer les parcelles à vocation didactiques ? Que met-on aux abords du potager et sur les chemins ? Etc. Tout cela est à discuter tous ensemble. Chacun doit apprendre à faire passer son intérêt et son avis après l’intérêt du groupe. S’il y a des subsides, il va falloir les gérer : est-ce le rôle des instances communales ou des citoyens qui participent au projet du potager ? Plus important : quelles sont les valeurs partagées par les participants ? Comment va-t-on les appliquer ?

L’entité a été développée par Nadia El Ghrich, coordinatrice du projet. C’est un collectif qui bénéficie d’une aide structurelle de la Fondation Roi Baudouin, ce qui prouve que différentes institutions reconnaissent clairement la valeur et l’importance des potagers collectifs et des initiatives de ce genre, dont le but est l’intégration des riverains dans un projet citoyen. Le potager collectif rassemble aussi certains expulsés du « grand potager ». En 2006, ils ont trouvé pour la plupart une parcelle de l’autre côté de la route. Ils sont usés par leur combat contre la destruction de leur lopin de terre. Traumatisés par l’échec de leur contestation en 2006, ils ne prennent pas part à la mobilisation actuelle, ils n’ont plus la force de lutter contre cette seconde vague de démolition.