Le projet en détail

Un potager menacé de destruction

Avril 2011. Le potager est menacé de destruction. La commune prévoit un Plans Particulier d’Affectation du Sol sur la zone où se situent les cultures. L’idée est de vendre le terrain à des promoteurs immobiliers pour y construire un immeuble de logements privés, alors que 320 logements sociaux fraîchement bâtis sont encore inoccupés et que le quartier est structurellement saturé. Les écoles, supermarchés et transports en commun ne suffisent déjà pas à pourvoir aux besoins de la population locale et un autre immeuble est en cours de construction !

Au sein des potagistes, les réactions sont diverses. Certains se résignent, ils n’ont pas la force de défendre le projet et abandonnent immédiatement. Ils ignorent leurs droits ou craignent de perdre leur logement social en s’opposant à une décision communale. D’autres sont prêts à se battre envers et contre tout pour que le lieu perdure. Ulrike et Stefano sont de ceux-là : ils ont monté un comité de contestation et contacté d’autres potagers urbains. Ils sont allés voir des associations de défense de l’environnement et ont mobilisé les habitants du quartier. Ils cherchent par tous les moyens à faire prendre conscience que ce jardin humain peut survivre. Sur certaines banderoles, on peut encore déchiffrer des slogans peints à la main : “Potager en fête, potager en danger !”.

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Juin 2011. Le potager Ernotte accueille des personnalités politiques locales lors d’une journée « portes ouvertes » et de sensibilisation. On y fait un grand barbecue et on y joue de la musique. Ce jour-là, tout le monde est là, l’expérience est un véritable succès. Pourtant, dès le lendemain, les engrenages procéduriers et administratifs reprennent leur mécanique implacable, sans que personne ne puisse en comprendre la raison…

Octobre 2011. Le P.P.A.S. (1) est adopté par la commission de concertation à une courte majorité: 4 votes « pour » et 3 votes « contre ». Depuis, les potagistes attendent la décision définitive du conseil communal.

Décembre 2011. L’échevine de l’urbanisme reçoit les potagistes lors d’une rencontre officieuse à la maison communale. Elle veut discuter avec eux et entendre une seconde fois leurs doléances. Elle les écoute pendant une heure, accompagnée de deux membres du cabinet de l’urbanisme d’Ixelles. L’échevine explique que les constructions ne commenceront pas avant quatre ans et que les prochaines récoltes sont donc “préservées”. Par cette indication, elle se veut rassurante, mais le groupe venu à sa rencontre ne semble pas convaincu. Appuyée par ses conseillers, elle avance une série d’arguments sur le côté privatif du potager et le besoin d’espace public ouvert à tous. Mais Nathalie, une urbaniste dévolue à la cause des potagistes, rappelle qu’une fois vendues à des promoteurs immobiliers, ces parcelles seront privatisées à tout jamais ! Il ne sera alors plus possible d’imaginer un projet incluant les habitants du quartier dans la vie locale. Au final, aucune proposition concrète ne ressort de cette discussion. On assiste de la part de la commune à une série de contradictions sur la place du potager. Il semble que le terrain des élections d’octobre 2012 se prépare lentement…

Les potagistes souhaiteraient simplement que le lieu subsiste, quitte à en modifier l’organisation, voire à le réglementer afin de rendre le lieu accessible au plus grand nombre. C’est ce riche tissu social – entre des gens d’horizons différents, tant sur le plan culturel, générationnel et social – qu’ils veulent préserver. Le potager Ernotte est le dernier potager communal en activité à Ixelles. Sa disparition marquerait l’extinction d’une notion que le tissu urbain menace toujours un peu plus : la citoyenneté.

La création d’un groupe de défense

Le groupe de défense du potager est persuadé de pouvoir dissuader la commune sur son projet de construction, ou au moins les convaincre de modifier le projet proposé afin de préserver une partie des potagers existants.

En outre, certaines procédures ont été bâclées dans l’élaboration du dossier. Pour mettre en place un PPAS, il faut évaluer par une étude d’incidence, réalisée par un cabinet indépendant, si humainement, socialement et d’un point de vue environnemental il est justifié de bâtir. Or ici, il n’y a pas eu d’étude “d’incidence”. Pour introduire son PPAS sur le potager, la commune s’est servi de l’étude établie pour l’ancien potager, plusieurs années auparavant, quand le quartier et la densité de population n’étaient pas les mêmes.

Les potagistes prennent conscience de l’ampleur de leur mouvement depuis l’interpellation à la commune et leur rendez-vous avec l’échevine. Plusieurs groupes de l’opposition se rangent du côté des potagistes. La dernière réunion avec l’échevine pourrait sonner comme une première victoire depuis le début de la contestation. Suite à cette prise de position, Ulrike a recontacté les différents groupes de l’opposition et désormais, les choses semblent peut-être évoluer dans le bon sens.

Cependant, il reste à établir un vrai “plan de bataille” : faire connaître le potager, sensibiliser les gens de la commune et tous les bruxellois ! Il y a assez de bâtiments vides à Bruxelles pour ne pas devoir construire de nouveaux immeubles de logements. Nathalie conseille aux potagistes de prendre un avocat pour commencer à laisser une trace juridique de leur action, ce qui les aidera certainement pour le futur. Foutoula parle de plusieurs dossiers brûlants dans lesquels l’échevine de l’urbanisme a dû lâcher prise. À titre d’exemple, elle évoque la belle victoire citoyenne lors de la préservation des platanes de l’avenue du Port. Foutoula invite les potagistes à prendre contact avec les groupes de défense du quartier Brugmann, des jardins potagers de la rue Gray, etc… Il est important d’étendre le réseau et d’échanger ses connaissances. Le groupe se resserre et s’organise. L’objectif est clair, les élections sont en ligne de mire et les politiciens devront prendre leur responsabilité avant le 14 octobre 2012.

L’hiver va être long. La saison des cultures ne reprenant qu’en mars, les potagistes vont mettre tous leurs efforts dans la défense de leur jardin. De la biodiversité plutôt que des immeubles !

La création d’un film

flyer_potagistes_DEF_impression_18c088bPascal Haass explique le projet de film : J’habite à Watermael-Boitsfort, dans le quartier où se situe le potager Ernotte. C’est donc tout naturellement que j’ai entendu parler du combat mené par les potagistes pour la défense de cette terre et de leur projet citoyen. Lors de l’interpellation à la commune d’Ixelles, j’ai pris conscience des enjeux réels de ce potager, qui vont au-delà d’une polémique locale. J’y vois le miroir d’une époque en proie à la disparition de valeurs humaines élémentaires – telle que la citoyenneté, la solidarité… ou encore la patience de voir pousser une tomate ! – au profit de la conquête du bâti, du tangible, du béton, de l’anonyme, de l’inutile.

Ensuite, j’ai rencontré les potagistes, qui sont devenus les personnages de mon projet de film… Stefano, d’origine italienne, est antiquaire de profession. Mi-urbain, mi-campagnard, il trouve dans le potager l’occasion de faire du jardinage, de bricoler et d’expliquer aux enfants – les siens mais aussi ceux du quartier – que les fruits et les légumes ne poussent pas dans des barquettes en plastique. Il a une énergie à toute épreuve, des valeurs de générosité et de partage chevillées au corps. Ulrike vient d’Autriche, elle partage son temps de travail entre son pays d’origine et la Belgique. Elle véhicule des valeurs progressistes en terme d’environnement et de bien-être humain. Comme Stefano, elle a pris à coeur la cause es potagistes. Elle voit toujours le côté positif des choses et cherche des solutions innovantes aux problèmes qui peuvent se poser à elle. Françoise n’a pas de parcelle mais traverse tous les jours le potager pour saluer “ses voisins” comme elle les appelle. Nadia s’occupe bénévolement du roulement de la parcelle collective. Plus que tout autre chose, ce jardin est un lieu de cohésion et d’échanges, nécessaire pour tous ! Les potagistes m’ont généreusement ouvert les portes de leur jardin humain, puis de leur bataille. Au début, j’y allais par curiosité. Ensuite, j’ai agi avec l’envie de comprendre ce qui les animait, ce qui se passait exactement et quel était leur but.

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Ce film n’est pas un film dénonciateur qui opposerait de manière simpliste les méchants contre les gentils, le béton contre les fleurs, la ville contre la nature. Je voudrais simplement filmer l’énergie qui peut ressortir d’un combat commun pour préserver un lieu de convivialité, d’échanges et de solidarité. Je souhaiterais aussi filmer les incohérences d’un système souvent aveuglé par sa propre mécanique. Cette histoire s’inscrit parfaitement dans la lignée du mouvement citoyen “des indignés”. Partout dans le monde, que ce soit à une échelle globale (comme à Wall Street, par exemple) ou ici, les gens luttent avant tout pour la préservation de valeurs identitaires, sociales et solidaires.

Enfin, c’est un film sur le choix. Le choix d’une alternative, d’une autre vie, d’une lutte pour la citoyenneté et d’un mode de vie. Aujourd’hui, quel est réellement notre espace de choix, de liberté individuelle ou collective ? C’est le récit d’une prise de conscience collective, de la force d’un rassemblement d’hommes et de femmes unis par une même cause. Le potager Ernotte est l’exemple bien concret d’une menace devenue l’histoire d’un film par l’engagement de ses défenseurs.

Le film est co-produit par la RTBF, télévision belge.

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Aux jeunes, je dis : regardez autour de vous, vous y trouverez les thèmes qui justifient votre indignation. Vous trouverez des situations concrètes qui vous amènent à donner cours à une action citoyenne forte. Cherchez et vous trouverez ! Stéphane Hessel

Voir aussi :
– le site de la mobilisation contre la construction sur le terrain des potagers XL en danger : « Potagers XL en danger »
Le site du photographe Philippe Graton, en 2006, il protesta silencieusement contre la destruction du grand potager Ernotte en affichant sur les palissades du chantier des photos au format géant. Ses photos resteront pendant une bonne partie du chantier. Depuis, Philippe repasse régulièrement faire des clichés des potagistes.